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Les angles morts d'une politique locale aspétoise

Ce qui passe inaperçu à Aspet...

En sociologie de l’action publique, un angle mort n’est pas un oubli accidentel ; c’est une construction sociale. On peut le définir comme la zone de réalité qui échappe à la vision de l’élu parce qu’elle ne correspond à aucun « logiciel » administratif ou électoral préexistant. Si rien n'est spécifique à Aspet, notre village n'y échappe pas, loin s’en faut. Et le passage de compétences aux communautés de communes n'a rien arrangé.

Le poids de l’habitus de la notabilité

Pierre Bourdieu parlait de l’habitus, ce « système de dispositions réglées » qui permet à un individu de se mouvoir dans le monde social et de l'interpréter selon les codes de sa catégorie. Concrètement, l’élu rural est souvent un homme (même si la parité progresse), avec des racines paysannes ou patrimoniales, motorisé, et dont la moyenne d’âge dépasse les 60 ans. Dans nos communes de 500 à 2000 habitants, l’élu s’impose moins par un projet que par une trajectoire : il est légitime parce qu’il est « connu, installé, reconnu ». Il se vit comme un garant : garant de l’ordre local, de la continuité, d’un certain “bon sens” qui ne se discute pas vraiment parce qu’il semble aller de soi. Cet habitus paternaliste n’est pas nécessairement autoritaire ; il est souvent protecteur, parfois étouffant. Il repose sur une conviction profonde : si l’on ouvre trop les débats, si l’on change trop vite, quelque chose de fragile risque de se briser. Cet habitus produit un rapport dépolitisé à l’action publique. L’élu se présente comme pragmatique, extérieur aux clivages. Mais dire « je ne fais pas de politique » est une manière de rendre la politique invisible, ouvrant un boulevard aux discours simplistes qui, eux, réinvestissent le champ du grief et de l'émotion. Ce sera d'ailleurs le discours principal de l'extrême droite pour les municipales à venir... 

Les décisions se prennent dans l’entre-soi, et toute proposition bousculant les pratiques est vite disqualifiée comme « idéologique ». Un angle mort, c'est finalement la différence entre le territoire « institutionnel » (ce qui est géré) et le territoire « vécu » (ce qui est ressenti). Pour reprendre Valérie Jousseaume, c'est l'incapacité de passer du « gouverner les choses » (le technique) au « ménager les liens » (le vivant).

Les quatre angles morts à débusquer

Pour susciter le débat avant les prochaines échéances, nous devons mettre en lumière ce que le logiciel actuel refuse de voir :

1. L’Habitus du "Maire-Bâtisseur" : Un logiciel périmé

Nous sommes dirigés par des élus dévoués, souvent des "notables" installés, qui gèrent le village comme on gère un patrimoine technique : on répare des routes, on pose du goudron, on entretient l'église. C'est ce que Pierre Bourdieu appelait l'habitus : un système de pensée hérité du siècle dernier. Le débat : Est-ce qu'on élit un gestionnaire de voirie ou un architecte du lien social ? Dire « je ne fais pas de politique » est un leurre qui profite aux discours extrêmes. Tout choix budgétaire est politique. L'époque du maire « bâtisseur » est révolue. Poser un city-stade ou une station de lavage de vélos au pouce levé ne suffit plus. Il faut penser l'usage, l'animation et le lien. Construire est facile ; faire vivre est un métier. 

2. Nos jeunes : Les exilés de l'intérieur

On investit pour les écoles et les seniors. Mais entre les deux ? Rien. Les 15-25 ans sont les invisibles. On a délégué leur sort à l'intercommunalité comme on délègue le traitement des déchets. La provocation : Pourquoi un jeune d'Aspet doit-il attendre que ses parents l'emmènent à Saint-Gaudens pour avoir une vie sociale autonome ? Où est l'espace au village où ils ont le droit d'exister sans être "encadrés" ? Où sont passées les fêtes de village ? Pour rappel : une cinquantaine de jeunes de 15/24 ans sur Aspet même, 200 collégiens, d'autres jeunes qui résident ici plus ou moins longtemps : à la MECS, au Bois Perché. C'est loin d'être négligeable... 

3. La mobilité : l'impensé mal pensé... 

Le village est pensé par et pour des automobilistes de plus de 40 ans. La liaison entre le bourg et les hameaux est un angle mort total. Le défi : Sommes-nous capables d'imaginer qu'un habitant puisse aller chercher son pain ou voir un ami en sécurité, à pied ou à vélo, sans posséder deux voitures par foyer ? La mobilité n'est pas qu'une question de parking (source de plus en plus de tensions ici), c'est une question de liberté et d'écologie réelle. C'est aussi un frein majeur à l'autonomie des jeunes. Et ca ne se règle pas à coups de formules sentencieuses dans la communication municipale... 

4. La vacance immobilière : la pente dangereuse

C’est le point le plus brûlant. Des pans entiers de notre centre bourg tombent en ruine, gelés par l'indivision ou l'indifférence. À Aspet, le phénomène de suffosion (érosion des sols) rend ce laisser-aller criminel : une maison qui s'effondre, c'est tout le quartier qui est menacé. On a déjà frôlé la catastrophe en 2016 ; et avant cela, il y a déjà eu trois autres CATNAT. La question qui fâche : Jusqu'à quand le droit sacré de propriété passera-t-il avant l'intérêt général et la sécurité du village ? Il est temps de taxer la vacance et d'engager des procédures de péril avant que le centre ne s'écroule. Et puis la capacité à accueillir de nouveaux habitants et de nouveaux commerces se trouve là, dans cette déshérence. Un enjeu essentiel. 

À suivre...

Ces quatre points ne sont pas de simples détails techniques. Ils sont porteurs de sens tout autant qu'ils sont générateurs de problèmes majeurs. Ne pas les traiter, c'est prendre le risque de voir le village mourir à petit feu, incapable de s'adapter au changement climatique qui traverse désormais toutes nos politiques territoriales. Dans les semaines à venir, je reviendrai en détail sur chacun de ces angles morts. Nous explorerons comment transformer ces impasses en leviers de renouveau pour notre territoire.

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